2 L’expérience haïtienne en Guyane

partirUne explosion démographique

 

La signification de la présence de 5,000 Haïtiens en Guyane devenait des plus énigmatique en 1980 et 1981.
Les yeux des observateurs de la population étaient tournés vers les besoins de travailleurs pour la construction de la base spatiale de Kourou et la croissance économique que cela entraînait en Guyane. Bien que des travailleurs arrivaient de partout en Amérique du Sud, le cas haïtien était particulier.
Ils et elles pouvaient entrer sans visas et séjourner légalement pendant trois mois. Selon les démographes de l’ORSTOM cette immigration était pratiquement « inexistante en 1961 (moins d’une cinquantaine de personnes recensées) » et durant les années soixante-dix, il n’y avait en Guyane qu’environ 2,000 Haïtiens. Dix années plus tard, vers 1980, malgré que les recensements officiels ne fissent état que de 5492 personnes nées en Haïti, la population haïtienne allait atteindre au moins 13, 457 individus (note 1) , ou même 20,000 personnes selon les évaluations de certains autres observateurs.
Non seulement il s’agissait d’ une augmentation spontanée de 20 % de la population totale, leur situation sociale avait changé, la majorité était entrée illégalement.
En effet, après 1980, le gouvernement français voulant contrôler l’arrivée des étrangers sur le territoire de la Guyane, rendait le visa obligatoire et tentait ainsi d’empêcher les migrants de rentrer par les voies normales ou de passer clandestinement par les pays voisins, surtout le Surinam.
Cela n’a cependant pas empêché l’arrivée des Haïtien.nes malgré que les nombreuses mesures de contrôle en aient ralenti le débit comme l’expulsion des clandestins et surtout, les poursuites des patrons qui engageaient des travailleurs illégaux.
Ces mesures, couplées à la situation difficile des migrants qui peinaient à patronner les nouvelles arrivées, ont fait diminuer le flux migratoire. De plus, entre 1986 et 1992, le Surinam a connu une guerre civile qui affectait particulièrement la zone frontière avec la Guyane et rendait extrêmement dangereux le passage de la frontière. ( Note 2)
Bien que hors du cadre de cette étude, ce mouvement de population aurait repris avec vigueur entre 2014-2016, on parle de 10,000 autres venues comme demandeur d’asile. (note 3)

Observation et écoute des témoignages

Je me suis intéressé à la présence haïtienne en Guyane pour plusieurs raisons.

Vue de Québec, la diaspora haïtienne a une signification particulière. Plusieurs immigrants haïtiens avaient pris une place importante au Québec, collègues chercheurs, enseignants, écrivains et travailleurs de toutes professions (Du médecin aux ouvriers et ouvrière d’usines textiles). Le sort de la « Perle des Antilles » faisait partie du paysage politique proche des francophones d’Amérique du Nord.

Vue de Guyane, l’arrivée des Haïtiens était associée à plusieurs bouleversements sociaux : les nombreux travailleurs de différentes nationalités attirés par le CSG, la base spatiale européenne en Guyane, la réaction de différents mouvements politiques guyanais face à cette immigration grandement clandestine, la montée de la criminalité de rue, l’épidémie du SIDA et, généralement, l’enrichissement de certains entrepreneurs ou personnes privée qui puisaient dans cette force de travail bon marché.

Vue d’Haïti, les choses étaient considérées à partir du contexte politique haïtien sous la dictature de « Papa Doc » François Duvalier et de son fils Jean-Claude Duvalier, « Bébé doc ». Fin des années 1980, ce sont les événements de «déchoucage» et des rivalités entre les successeurs de la dictature.

Une explosion démographique
La signification de la présence de 5,000 Haïtiens en Guyane devenait des plus énigmatique en 1980 et 1981.
Les yeux des observateurs de la population étaient tournés vers les besoins de travailleurs pour la construction de la base spatiale de Kourou et la croissance économique que cela entraînait en Guyane. Bien que des travailleurs arrivaient de partout en Amérique du Sud, le cas haïtien était particulier.
Ils et elles pouvaient entrer sans visas et séjourner légalement pendant trois mois.

Selon les démographes de l’ORSTOM, cette immigration était pratiquement « inexistante en 1961 (moins d’une cinquantaine de personnes recensées) » et durant les années soixante-dix, il n’y avait en Guyane qu’environ 2,000 Haïtiens. Dix années plus tard, vers 1980, malgré que les recensements officiels ne fissent état que de 5492 personnes nées en Haïti, la population haïtienne allait atteindre au moins 13, 457 individus (note 1) , ou même 20,000 personnes selon les évaluations de certains autres observateurs.
Non seulement il s’agissait d’ une augmentation spontanée de 20 % de la population totale, leur situation sociale avait changé, la majorité était entrée illégalement.
En effet, après 1980, le gouvernement français voulant contrôler l’arrivée des étrangers sur le territoire de la Guyane, rendait le visa obligatoire et tentait ainsi d’empêcher les migrants de rentrer par les voies normales ou de passer clandestinement par les pays voisins, surtout le Surinam.
Cela n’a cependant pas empêché l’arrivée des Haïtien.nes malgré que les nombreuses mesures de contrôle en aient ralenti le débit comme l’expulsion des clandestins et surtout, les poursuites des patrons qui engageaient des travailleurs illégaux.
Ces mesures, couplées à la situation difficile des migrants qui peinaient à patronner les nouvelles arrivées, ont fait diminuer le flux migratoire. De plus, entre 1986 et 1992, le Surinam a connu une guerre civile qui affectait particulièrement la zone frontière avec la Guyane et rendait extrêmement dangereux le passage de la frontière. ( Note 2)
Bien que hors du cadre de cette étude, ce mouvement de population aurait repris avec vigueur entre 2014-2016, on parle de 10,000 autres venues comme demandeur d’asile. (note 3

Observation et écoute des témoignages

Je me suis intéressé à la présence haïtienne en Guyane pour plusieurs raisons.
livre hait qcVue de Québec, la diaspora haïtienne a une signification particulière. Plusieurs immigrants haïtiens avaient pris une place importante au Québec, collègues chercheurs, enseignants, écrivains et travailleurs de toutes professions (Du médecin aux ouvriers et ouvrière d’usines textiles). Le sort de la « Perle des Antilles » faisait partie du paysage politique proche des francophones d’Amérique du Nord.
Vue de Guyane, l’arrivée des Haïtiens était associée à plusieurs bouleversements sociaux : les nombreux travailleurs de différentes nationalités attirés par le CSG, la base spatiale européenne en Guyane, la réaction de différents mouvements politiques guyanais face à cette immigration grandement clandestine, la montée de la criminalité de rue, l’épidémie du SIDA et, généralement, l’enrichissement de certains entrepreneurs ou personnes privée qui puisaient dans cette force de travail bon marché.
Vue d’Haïti, les choses étaient considérées à partir du contexte politique haïtien sous la dictature de « Papa Doc » François Duvalier et de son fils Jean-Claude Duvalier, « Bébé doc ». Fin des années 1980, ce sont les événements de «déchoucage» et des rivalités entre les successeurs de la dictature.

Du point de vue anthropologique, la présence haïtienne méritait non seulement d’être documentée pour elle-même, mais aussi pour discuter de sujets anthropologiques concernant les notions de minorité, d’ethnicité, d’histoire culturelle, de rapport de genre, etc.

Projet de recherche

projet somaire jJ’ai donc débuté un projet pilote de collecte d’information sut cette immigration afin de comprendre comment la Guyane devenait un projet de vie pour eux. Une recherche subventionnée pas le Canada à suivi dont l’élément central fut la collecte d’informations sur place en Guyane en dialoguant avec des Haïtiens pour recueillir des témoignages de leur expérience migratoire.
J’ai profité de deux séjours de quelques mois en 1981 et 1982 pour recueillir la documentation accessible (Documents administratifs, Archives, Presse) et pour faire une expérience pilote avec une collaboratrice enseignante de lycée avec laquelle nous avons recueilli des éléments de la représentation sociale des Haïtiens chez les étudiants.
En 1986, grâce à une petite subvention du Gouvernement du Canada, je suis retourné avec deux chercheurs. Raymond Baril (Note 4), candidat au doctorat à l’Université de Montréal, Lionel Rulx, un sociologue d’origine haïtienne de Montréal. Nous avons alors séjourné en Guyane pendant 4 mois (juin, juillet, août et septembre) et durant l’été 1987, avec R. Baril et avec Amina Mansouri, ma conjointe.

La recherche a ensuite été poursuivie en 1990 avec l’aide de Philippe Isabel, candidat à la maitrise à l’Université Laval de Québec qui a recueilli des matériaux sur la représentation sociale des Haïtiens par des lycéens à Kourou. ( Note 5)
La part la plus importante du temps de travail fut allouée aux activités de terrain qui ont aussi grandement profité d’aide locale de personnes dévouées à l’amélioration de conditions de vie des migrants et au développement de la Guyane.

Travailler avec des immigrants clandestins

Travailler avec des immigrants clandestins est certes le problème de l’étude des migrations internationales le plus difficile à cerner.
La clandestinité est généralement synonyme de pauvreté. La plupart des gens ont peu de moyens pour se loger convenablement, plusieurs optent pour « l’autoconstruction » de logis regroupés dans ce qui est convenu de désigner par « bidonville ».
Bien qu’ayant visité des Haïtiens vivant dans ces conditions plus que précaires, il ne nous semblait pas constructif de résider parmi eux comme le font la plupart des anthropologues sur le terrain qui s’installe dans les villages et quartiers qu’ils veulent connaître par « observation participante ».
Cela aurait demandé une adaptation qu’il n’était pas possible d’avoir en quelques mois d’autant plus que cela aurait trop attiré l’attention sur nous et sur nos collaborateurs locaux. Il ne faut pas oublier que la clandestinité implique la crainte d’être repéré et expulsé et la discrétion est de mise. Pour nous, il n’était pas question de se cantonner dans la documentation pour éviter ces problèmes, nous voulions trouver des témoignages directs des gens. Nous ne voulions pas procéder par questionnaire parce que d’une part, cela faisait trop bureaucratique et que cela pouvait intimider les clandestins qui se voyaient aux prises avec un bureaucrate et risquait de rendre les réponses peu fiables.
Pour combler ces lacunes, des entretiens se sont tenus soit chez les personnes qui voulaient collaborer ou dans des lieux plus neutres au café ou à la maison pour Baril et Rulx. Cela permettait aussi d’éviter de mettre les pieds innocemment dans les factions rivales. Des élections en Haïti avaient lieu et de forts mouvements en Guyane le rappelaient.

Équipes

Cela fut quelque peu atténué par le fait que nous formions deux équipes différentes «biraciales ».  Raymond Baril et moi-même sommes des « blancs », un phénotype qui introduit des biais sérieux dans les relations humaines, généralement par un marquage a priori hiérarchique et plein de tensions potentielles.

Mais le plus  important fut cependant que Baril et Rulx  pouvaient s’exprimer en créole haïtien, ce qui a certainement été déterminant dans leur relation avec les gens.
La combinaison Baril et Rulx permettait aux gens de dévoiler leur point de vue à un Haïtien étranger et à un Blanc ouvert à leur histoire.

Ils ont principalement travaillé à reconstruire le processus migratoire et le vécu de la clandestinité. De plus, ils ont pu entretenir des relations de convivialité hors du contexte des entretiens et ainsi démystifier leur présence en Guyane.
La conséquence de cette attitude fut de faciliter la construction de réseaux de gens qui veulent faire connaître leur histoire véritable sans peur des autorités.
Des entretiens ont été menés également avec divers intervenants tels des responsables des hôpitaux, des O.N.G., des représentants des Instances administratives et plus spécifiquement avec ceux des services préoccupés d’immigration. Certaines de ces entrevues ont été particulièrement difficiles à obtenir, les préposés (la Police par exemple) ne désirant pas se compromettre dans ces dossiers.
Dans mon cas, j’ai concentré mes entretiens sur les thèmes des relations interethniques et sur les rapports entre les « genres ». Ma compagne qui collaborait activement aux entretiens avec les femmes, est d’origine marocaine, fille métissée d’un père noir et d’une mère arabe blanche. Il n’est donc pas étonnant que des femmes haïtiennes se demandaient parfois pourquoi cette « chabine  » ne parlait pas créole sans se douter que sa langue maternelle était l’Arabe.
Quelques femmes haïtiennes et un collaborateur haïtien bilingues ont été rémunérées pour leur temps de travail, ma connaissance du Créole haïtien étant trop élémentaire pour bien comprendre les nuances. Ils ont collaboré à recueillir des témoignages sur les représentations masculine et féminine des expériences migratoires des Haïtiennes en Guyane.

copie H statégie
Texte entré sur IBM

L’une des tâches de Baril et Rulx, fut la transcription des entretiens enregistrés qui ont été traduits du créole au français et portée ensuite sur ordinateur. Comme ils le disent, le « créole semble au non-créole francophone une langue facile à apprendre, il faut reconnaître que la richesse expressive et la liberté innovatrice des locuteurs font qu’il n’est pas du tout évident que ce qu’un francophone entend est ce qui est dit…. Les images et la symbolique particulière aux Haïtiens couplés avec les apprentissages nouveaux d’éléments de créole guyanais font que plusieurs discours demandent passablement de réflexion et de consultation pour être compris. » ( Note 6)

Diffusion des résultats

Pour diffuser ces résultats, plus de 30 ans plus tard, j’ai numérisé les documents, les ordinateurs de l’époque n’étant pas compatibles. Il a donc fallu réécrire la reconnaissance de texte déficiente. Il y aura des erreurs, mais je sois faire avec puisque ce travail ne sera pas édité par des professionnels.
J’ai également numérisé certaines cassettes enregistrées d’entretiens pour les personnes qui voudraient écouter la parole donnée. Tout cela m’a pris plus de 4 mois à 5-6 heures par jours.
Dans l’ensemble, Baril et Rulx ont contacté près de 200 personnes d’origine haïtienne et une centaine de conversations plus en profondeur ont été faites par des discussions de groupes et des entretiens privés.
Même si la majorité des témoignages ont été recueilli dans la région de Cayenne, des migrants un peu partout ailleurs en Guyane : Régina, Stoupan, Sinnamary, Kourou, St-Laurent-du-Maroni.
De plus, quelques centaines de jeunes gens étudiants et étudiantes de lycée de Cayenne et de Kourou ont été interrogés par Andréa Loncan en 1981 et Philippe Isabel en 1990, sur les relations interethniques et plus particulièrement de façon dont la représentation des Haïtiens est véhiculée par des non-Haïtiens.
————————————-
1 Hervé Domenach et Michel Picouet 1988 Dynamique de la population et migration en Guyane Centre Orstom de Cayenne http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_5/b_fdi_18-19/25465.pdf
2 Guyane Première http://la1ere.francetvinfo.fr/guyane/quel-peut-etre-nombre-reel-migrants-haitiens-guyane-408391.html
3 Régine Calmont a publié une excellente étude sur « L’impact de l’immigration haïtienne en Guyane » dans la revue Equinoxe 1988, no 26, p1-48. Equinoxe. Revue de sciences humaines du CEGER (Centre guyanais d’Etudes et de Recherches). Du n° 17 (décembre 1983) au n° 26 et dernier (juillet 1988), soit 10 numéros.‎
Ce fut, je crois, le dernier numéro de cette revue. Impossible à obtenir, j’en ai numérisé certaines parties intéressantes pour les propos de cette recherche.
4 Raymond Baril a été quelques années plus tôt, le directeur du Centre de Recherche Caraïbe de l’Université de Montréal à Fond St-Jacques en Martinique.
5 Les exigences du travail de professeur universitaire Canada ne laissent pas beaucoup de temps libre pour la recherche, les charges d’enseignement, d’encadrement et d’administration étant relativement lourde en comparaison aux exigences européennes. Si les vacances et les congés que l’on peut obtenir permettent de ramasser des informations sur place, le travail de compilation et d’analyse doit se faire durant les soirs et les fins de semaines. Je n’ai pas pu inclure ici les références de diverses recherches qui commencent à être produite sur les Haïtiens de Guyane.
‎6 Il ne faut pas confondre ici la fiabilité des témoignages que nous avons tenté de reproduire et de traduire le plus fidèlement possible avec la fiabilité des opinions manifestées par nos interlocuteurs. En effet si nous pouvons certifier que ces témoignages, sauf erreurs involontaires de notre part, sont fidèles aux propos que nous avons entendus et enregistrés avec l’accord des personnes, il en est autrement de la substance de ces propos dont nous ne pouvions pas vérifier la correspondance aux situations décrites.

Du point de vue anthropologique, la présence haïtienne méritait non seulement d’être documentée pour elle-même, mais aussi pour discuter de sujets anthropologiques concernant les notions de minorité, d’ethnicité, d’histoire culturelle, de rapport de genre, etc.

J’ai donc débuté un projet pilote de collecte d’information sut cette immigration afin de comprendre comment  la Guyane devenait un projet de vie pour eux.  Une recherche subventionnée pas le Canada à suivi dont l’élément central fut la collecte d’informations sur place en Guyane en dialoguant avec des Haïtiens pour recueillir des témoignages de leur expérience migratoire.

J’ai profité de deux séjours de quelques mois en 1981 et 1982 pour recueillir la documentation accessible (Documents administratifs, Archives, Presse) et pour faire une expérience pilote avec une collaboratrice enseignante de lycée avec laquelle nous avons recueilli des éléments de la représentation sociale des Haïtiens.

En 1986, grâce à une petite subvention du Gouvernement du Canada, je suis retourné avec deux chercheurs. Raymond Baril (Note 4), candidat au doctorat à l’Université de Montréal, Lionel Rulx, un sociologue d’origine haïtienne de Montréal. Nous avons alors séjourné en Guyane pendant 4 mois (juin, juillet, août et septembre) et durant l’été 1987, avec R. Baril et avec Amina Mansouri, ma conjointe. La recherche a ensuite été poursuivie en 1990 avec l’aide de Philippe Isabel, candidat à la maitrise à l’Université Laval de Québec qui a recueilli des matériaux sur la représentation sociale des Haïtiens par des lycéens à Kourou. ( Note 5)

La part la plus importante du temps de travail fut allouée aux activités de terrain qui ont aussi grandement profité d’aide locale de personnes dévouées à l’amélioration de conditions de vie des migrants et au développement de la Guyane.

Travailler avec des immigrants clandestins est certes le problème de l’étude des migrations internationales le plus difficile à cerner.

La clandestinité est généralement synonyme de pauvreté. La plupart des gens ont peu de moyens pour se loger convenablement, plusieurs optent pour « l’autoconstruction » de logis regroupés dans ce qui est convenu de désigner par « bidonville ».

Bien qu’ayant visité des Haïtiens vivant dans ces conditions plus que précaires, il ne nous semblait pas constructif de résider parmi eux comme le font la plupart des anthropologues sur le terrain qui s’installe dans les villages et quartiers qu’ils veulent connaître par « observation participante ».

Cela aurait demandé une adaptation qu’il n’était pas possible d’avoir en quelques mois d’autant plus que cela aurait trop attiré l’attention sur nous et sur nos collaborateurs locaux. Il ne faut pas oublier que la clandestinité implique la crainte d’être repéré et expulsé et la discrétion est de mise. Pour nous, il n’était pas question de se cantonner dans la documentation pour éviter ces problèmes, nous voulions trouver des témoignages directs des gens. Nous ne voulions pas procéder par questionnaire parce que d’une part, cela faisait trop bureaucratique et que cela pouvait intimider les clandestins qui se voyaient aux prises avec un bureaucrate et risquait de rendre les réponses peu fiables.

Pour combler ces lacunes, des entretiens se sont tenus soit chez les personnes qui voulaient collaborer ou dans des lieux plus neutres au café ou à la maison chez Baril et Rulx.

Mais en plus, Raymond Baril et moi-même sommes des « blancs », un phénotype qui introduit des biais sérieux dans les relations humaines par un marquage a priori hiérarchique et plein de tensions potentielles. Cela permettait aussi d’éviter de mettre les pieds innocemment dans les factions rivales. Des élections en Haïti avaient lieu et de forts mouvements en Guyane le rappelaient.

Cela fut quelque peu atténué par le fait que nous formions deux équipes différentes « biraciales ». Plus important cependant, le fait qu’ils puissent s’exprimer en créole haïtien a certainement été déterminant dans leur relation avec les gens.

La combinaison Baril et Rulx permettait aux gens de dévoiler leur point de vue à un Haïtien étranger et à un Blanc ouvert à leur histoire. Ils ont principalement travaillé à reconstruire le processus migratoire et le vécu de la clandestinité. De plus, ils ont pu entretenir des relations de convivialité hors du contexte des entretiens et ainsi démystifier leur présence en Guyane.

La conséquence de cette attitude fut de faciliter la construction de réseaux de gens qui veulent faire connaître leur histoire véritable sans peur des autorités.

Des entretiens ont été menés également avec divers intervenants tels des responsables des hôpitaux, des O.N.G., des représentants des Instances administratives et plus spécifiquement avec ceux des services préoccupés d’immigration. Certaines de ces entrevues ont été particulièrement difficiles à obtenir, les préposés (la Police par exemple) ne désirant pas se compromettre dans ces dossiers.

Dans mon cas, j’ai concentré mes entretiens sur les thèmes des relations interethniques et sur les rapports entre les « genres ». Ma compagne qui collaborait activement aux entretiens avec les femmes, est d’origine marocaine, fille métissée d’un père noir et d’une mère arabe blanche. Il n’est donc pas étonnant que des femmes haïtiennes se demandaient parfois pourquoi cette « chabine  » ne parlait pas créole sans se douter que sa langue maternelle était l’Arabe.

Quelques femmes haïtiennes et un collaborateur haïtien bilingues ont été rémunérées pour leur temps de travail, ma connaissance du Créole haïtien étant trop élémentaire pour bien comprendre les nuances. Ils ont collaboré à recueillir des témoignages sur les représentations masculine et féminine des expériences migratoires des Haïtiennes en Guyane.

L’une des tâches de Baril et Rulx, fut la transcription des entretiens enregistrés qui ont été traduits du créole au français et portée ensuite sur ordinateur. Comme ils le disent, le « créole semble au non-créole francophone une langue facile à apprendre, il faut reconnaître que la richesse expressive et la liberté innovatrice des locuteurs font qu’il n’est pas du tout évident que ce qu’un francophone entend est ce qui est dit…. Les images et la symbolique particulière aux Haïtiens couplés avec les apprentissages nouveaux d’éléments de créole guyanais font que plusieurs discours demandent passablement de réflexion et de consultation pour être compris. » ( Note 6)

Pour diffuser ces résultats, 20 ans plus tard, j’ai numérisé les documents, les ordinateurs de l’époque n’étant pas compatibles. Il a donc fallu réécrire la reconnaissance de texte déficiente. Il y aura des erreurs, mais je sois faire avec puisque ce travail ne sera pas édité par des professionnels.

J’ai également numérisé certaines cassettes enregistrées d’entretiens pour les personnes qui voudraient écouter la parole donnée. Tout cela m’a pris plus de 4 mois à 5-6 heures par jours.

Dans l’ensemble, Baril et Rulx ont contacté près de 200 personnes d’origine haïtienne et une centaine de conversations plus en profondeur ont été faites par des discussions de groupes et des entretiens privés.

Même si la majorité des témoignages ont été recueilli dans la région de Cayenne, des migrants un peu partout ailleurs en Guyane : Régina, Stoupan, Sinnamary, Kourou, St-Laurent-du-Maroni.

De plus, quelques centaines de jeunes gens étudiants et étudiantes de lycée de Cayenne et de Kourou ont été interrogés par Andréa Loncan en 1981 et Philippe Isabel en 1990, sur les relations interethniques et plus particulièrement de façon dont la représentation des Haïtiens est véhiculée par des non-Haïtiens.

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1 Hervé Domenach et Michel Picouet 1988 Dynamique de la population et migration en Guyane Centre Orstom de Cayenne http://horizon.documentation.ird.fr/exl-doc/pleins_textes/pleins_textes_5/b_fdi_18-19/25465.pdf

2 Guyane Première  http://la1ere.francetvinfo.fr/guyane/quel-peut-etre-nombre-reel-migrants-haitiens-guyane-408391.html

3  Régine Calmont a publié une excellente étude sur « L’impact  de l’immigration haïtienne en Guyane » dans la revue Equinoxe 1988, no 26, p1-48. Equinoxe. Revue de sciences humaines du CEGER (Centre guyanais d’Etudes et de Recherches). Du n° 17 (décembre 1983) au n° 26 et dernier (juillet 1988), soit 10 numéros.‎

Ce fut, je crois, le dernier numéro de cette revue. Impossible à obtenir, j’en ai numérisé certaines parties intéressantes pour les propos de cette recherche.

4 Raymond Baril a été quelques années plus tôt, le directeur du Centre de Recherche Caraïbe de l’Université de Montréal à Fond St-Jacques en Martinique.

5 Les exigences du travail de professeur universitaire Canada ne laissent pas beaucoup de temps libre pour la recherche, les charges d’enseignement, d’encadrement et d’administration étant relativement lourde en comparaison aux exigences européennes. Si les vacances et les congés que l’on peut obtenir permettent de ramasser des informations sur place, le travail de compilation et d’analyse doit se faire durant les soirs et les fins de semaines. Je n’ai pas pu inclure ici les références de diverses recherches qui commencent à être produite sur les Haïtiens de Guyane.

6 Il ne faut pas confondre ici la fiabilité des témoignages que nous avons tenté de reproduire et de traduire le plus fidèlement possible avec la fiabilité des opinions manifestées par nos interlocuteurs. En effet si nous pouvons certifier que ces témoignages, sauf erreurs involontaires de notre part, sont fidèles aux propos que nous avons entendus et enregistrés avec l’accord des personnes, il en est autrement de la substance de ces propos dont nous ne pouvions pas vérifier la correspondance aux situations décrites.

 

 

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