Passage clandestin du fleuve Maroni

pirogue surinam_im,pressionLe Surinam est séparé de la Guyane par un grand fleuve.
Des taxis d’eau (Water Taxi) convoient personnes et marchandises d’un bord à l’autre en passant par les douanes des deux pays. Pour passer hors des douanes, des piroguiers que les Haïtiens appellent les « Saramacca », proposent des détours pour entrer clandestinement. Cela n’est pas sans risques. Ce « passage » apparaît comme une suite d’épreuves : la peur de l’eau, des femmes le risque de viol, menaces de noyades et débarquer dans une forêt qui les effraie.

Passer par le bois

*C’est en arrivant à St-Laurent que je me suis rendu compte que le gars qui m’avait acheté le billet d’avion m’avait couillonné. En arrivant à St Laurent on m’a refoulé, car je n’avais pas l’autre partie du billet qui assure le retour. Moi je ne comprenais pas tellement ce qui se passait. Je ne suis pas demeuré à Albina, je suis retourné à l’hôtel à Paramaribo. Je prends des renseignements auprès des gens, je leur explique mon problème. C’est là qu’ils m’ont dit qu’il ne fallait pas entrer par le port et la douane, mais qu’il fallait passer par à côté. C’est ce que j’ai fait!

Attendre le bon moment pour traverser

*C’est depuis l’aéroport en Haïti que j’avais entendu parler de lui. Lorsque les gens m’ont dit ça, je me suis dit que si j’avais su ça avant, je ne serais jamais parti. Finalement j’ai rencontré ce Bernard et il nous a amenés chez Mme Commando. Nous avons payé $20 chacun. Le lendemain Bernard est venu nous chercher et nous sommes arrivés à Albina.
*Rendu là, il nous a fait entrer dans un bois et nous a installés dans une petite case en terre. Nous sommes arrivés à 10 heures du matin et sommes restés là jusqu’à 10 heures du soir. Il y en avait qui étaient là et qui n’avaient pas l’argent pour traverser. J’ai payé pour eux, je ne les ai jamais revus. Je considère ça comme un cadeau.
*À l’époque ce n’était pas facile, car on refoulait les Haïtiens. Le moment était assez mal choisi pour vouloir traverser là-bas. Nous avons eu la chance de rencontrer à l’hôtel un autre haïtien qui nous a dit qu’il valait mieux que l’on parte, car lorsque nous n’aurons plus d’argent, on nous foutra dehors. A ce moment, il sera facile pour la police de nous prendre. Il nous a offert à manger gratuitement à condition que l’on puisse payer la chambre à l’hôtel le temps que l’on voudrait sinon il nous a offert une petite cabane, très petite avec seulement quelques planches pour dormir. Nous avons accepté puisque c’était gratuit. On a passé 15 jours-là, mais c’était pire qu’une prison : Dormir sur des petites planches! Pendant ces 15 jours, on avait peur de traverser. On avait peur de l’eau et aussi peur d’être arrêté
*Je ne suis pas resté longtemps, car le lendemain de mon arrivée, j’ai téléphoné à ma sœur et elle est venue me chercher au Surinam. Je n’ai pas tellement eu de problème à cause de sa présence à mes côtés. Elle a pris le bac avec mes affaires et elle m’a dit de prendre le petit canot en ayant l’air dégagé comme quelqu’un qui est en règle. Arrivé de l’autre côté, elle est venue me chercher en voiture.
*J’atterris au Surinam et je prends un hôtel. Le lendemain, j’examine les lieux. Je prends un car pour Lacadam (?), là où se trouve la majorité des Haïtiens. Ensuite, de là, j’ai pris le car pour Albina. C’est là que la femme de mon frère est venue mer chercher. Comme elle avait l’habitude de toujours passer la frontière, elle a pris mon passeport et m’a demandé de la suivre. Le douanier n’a rien vérifié du côté surinamien, car il la connaissait bien. J’ai ensuite pris un canot (30F) pour arriver à Saint-Laurent. Il y en a qui payent de 250 à 400F pour ce même canot. Je me retrouve donc à Saint-Laurent vers 17 h. Comme le car part pour Cayenne à 5 heures du matin, nous avons dormi chez une copine de la dame. J’ai ensuite pris le car pour Cayenne, c’était 70 F.

Sévices et risques de viol

* Il ne faut pas non plus oublier les sévices que certains subissent. Ils se font voler et même violer. On se demande même s’il n’y a pas des morts dans cette affaire. Par exemple, un jeune garçon dont j’ai ici le passeport a failli se faire noyer, tout simplement se faire jeter à l’eau. De plus, lors la traversée du fleuve, on l’a mis sur un petit îlot avec deux autres Haïtiens. Heureusement un indien passait par là les a pris et les a laissés quelque part. Au départ ils étaient quatre, car il y avait une Haïtienne.
*Les passeurs sont partis avec la fille et ont laissé les trois hommes sur l’îlot. Pratiquement tous les Haïtiens qui sont passés par le Surinam ont perdu quelque chose sur l’eau, soit leur billet, soit leur passeport. C’est pourquoi nous devons remplacer beaucoup de passeports pour les Haïtiens qui sont ici c’est une filière qui est très bien organisée. On savait que les Haïtiens qui arrivent au Surinam ont tous 100 $ ou 200 $ sur eux donc dès la douane, on leur confisque leur passeport et on leur indiquait l’hôtel où aller et où un guide avait le droit de récupérer des dizaines et des dizaines de passeports à l’immigration.
On suivait de près les Haïtiens pour savoir s’ils avaient de quoi payer l’hôtel. On les surveillait et lorsque les sous commençaient à diminuer alors on se dépêchait pour accélérer les démarches. On leur remettait leur passeport et on les mettait dans un taxi. Il fallait bien laisser des sous pour les autres escrocs de la filière ! On les aidait de tout et ensuite on les mettait dans un taxi… Ce que je sais c’est que les taxis Saint-Laurent/Cayenne ce sont des Guyanais et que les passeurs sur le fleuve ce sont des Bosch… Tout ça, c’est la même filière et chacun fait son beurre. Je connais des gens qui ont fait St — Laurent-Cayenne à pied, car ils n’avaient plus un sou !

Déjouer la douane

*J’avais l’habitude pendant les fins de semaine de prendre un vélo et d’aller chercher des Haïtiens là où je savais qu’ils se cachaient chaque fois qu’ils avaient traversé le fleuve.
*Comme je connaissais les postes de police des environs et les horaires de policiers du coin, je pouvais sans danger les ramener à Saint-Laurent. Nous étions trois camarades pour faire ça. Un marchait devant, les deux autres à bonne distance en arrière. Si le premier se faisait interpeller par la police, les deux autres avaient le loisir de se cacher, mais jamais nous ne nous sommes fait interpeller. Le système était simple, car tu pouvais rencontrer n’importe quoi aux policiers. C’était seulement une personne seule en ballade.
*Avant de faire ça, il faut avoir la confiance des gens que tu vas sauver, car il faut leur donner rendez-vous et revenir les chercher. Nous faisions ça pour rendre service, car nous savions par expérience qu’il y a beaucoup d’Haïtiens qui n’avaient plus d’argent une fois arrivé sur le rivage à Saint-Laurent. En général nous prenions les femmes en premier lieu, car ce sont souvent elles qui sont le plus souvent malmenées dans ces affaires-là. Les passeurs, lorsqu’il y a des groupes, prennent les plus belles ou les plus jeunes en premier. Ils les violent et les laissent là après deux ou trois jours. C’est pour ça que nous considérions que les hommes pouvaient mieux se débrouiller du fait qu’ils sont des hommes.
*Je ramenais les nouveaux arrivés chez moi pour deux ou trois jours le temps de leur donner à manger, de les remettre sur pied. Je les conduis ensuite au taxi et je fais en sorte qu’ils payent le prix normal. Je m’assure aussi toujours que les gens ont une adresse où aller à Cayenne. Là où je trouve un petit avantage, c’est lorsque le chauffeur de taxi me donne 50-60F, car je leur amène des clients régulièrement. Tu comprends chaque haïtien fait toujours un petit « business » !
*Quelques fois, lorsqu’ils n’ont pas d’argent je paye le taxi de ma poche, mais aussi quelques fois j’avais des passages gratuits pour moi pour aller à Cayenne. C’est un petit avantage.
*En arrivant à Paramaribo, on était dix Haïtiens. On a présenté notre passeport et on nous a demandé d’attendre dans une salle. Tous les autres sont passés, sauf les Haïtiens.
*Un peu plus tard, on nous a dit de repasser le lendemain pour récupérer notre passeport. Je débarque chez la Dame Commando, car mon copain connaissait quelqu’un là. De toute façon, toutes les Haïtiennes et tous les Haïtiens passent par cette dame.
*J’avais 200 $ en poche, cet argent était pour payer mon passage en camion pour la France. Mon argent commençait à diminuer et par deux fois j’ai essayé de prendre le petit bateau pour traverser en Guyane. Quand tu es à Albina sur la rive et que tu vois Saint-Laurent de l’autre côté et que tu te rends compte que c’est ça la Guyane ! Là, tu comprends très bien que tu n’as pas fait une bonne affaire. J’ai essayé une fois avec le bac régulier, mais cela n’a pas été possible, car il y avait des patrouilles qui surveillaient. J’ai finalement réussi un peu plus tard à traverser avec les Saramakas. Les « nègres saramaka » ont pris deux heures pour trouver un endroit pour accoster avec la pirogue. Ils m’ont demandé de me cacher dans les bois.
bois
Un taxi est venu nous chercher et j’ai atterri à Cayenne. »
*J’ai pris un passeur Saramaka. Nous étions trois dont une vieille femme qui tremblait, car elle avait peur de l’eau. Moi je n’avais pas peur et je lui disais : « Mais non ma tante, même si tu tombes à l’eau, j’irai te chercher
*Nous avons attendu, cachés dans le bois, car le passeur était allé chercher un taxi qui viendrait nous faire des signaux avec ses phares. Après avoir marchandé avec le chauffeur, Il accepte de nous prendre pour 600F chacun, au lieu de 800 F. Je n’avais pas d’argent, mais je suis embarqué quand même sans lui dire. Nous sommes partis à 2 heures du matin et personne ne savait vraiment où il allait ! La dame avait une lettre, mais elle ne pouvait la lire elle-même. Je l’ai lue pour elle et j’ai finalement pu déchiffrer une adresse. Nous avons cherché la personne, mais sans la trouver.

Prime du risque ou escroquerie au taxi ?

* Vers six heures du matin, le lundi, je suis arrivé à Cayenne. Je ne voulais pas payer le taxi en dollars, car je ne savais pas combien ça faisait en francs. Le chauffeur était d’accord pour que je le paye en arrivant. En cours le chauffeur a garé sa voiture sur une petite route et il nous a dit qu’il voulait que chacun donne une avance. Le froid nous tuait et les moustiques nous mordaient. Je lui ai donné 50 $ en ajoutant qu’une fois à Cayenne, je reprendrais mes dollars et que je le payerai en francs. Il nous a demandé 1000 F chacun pour aller de Saint-Laurent à Cayenne. Finalement j’ai été chanceux, car il n’y avait pas de francs dans la maison et il a pris les $50. Ça m’a fait économiser !
*Comme je n’avais pas cette somme, j’ai vendu 2 chemises que j’avais dans ma mallette pour compléter la somme. »
* Trouve quelqu’un qui lui arrange ça avec un taxi, car il n’a pas d’argent. Il est prêt à laisser son passeport et son billet d’avion en garantie. »
*Le lendemain nous nous sommes levés tôt et mon beau-frère est allé parler taki-taki avec le chauffeur et il me dit que ça va me coûter 150 $… ( rires ). Ça c’est le prix pour l’avion ! (rires). Il me dit alors qu’il s’est arrangé avec le chauffeur et que pour 100 $, il le fera. (rires)
C’est plus tard que je me suis rendu compte que les autres payaient 50 et que je me suis fait voler encore par lui.
Le passage de la frontière sans autorisation est soumis à des contrôles policiers qui parfois réussissent à attraper des immigrants clandestins qui rivalisent de ruses.

Sacrés Haïtiens, ils sont si rusés !

*Une fois en revenant de Cayenne vers Saint-Laurent je me suis fait arrêter par la police dans un taxi. Ils m’ont demandé mes papiers, je n’en avais pas, mais je leur ai dit que mon passeport était chez moi. J’ai été détenu à la douane de 5 heures du matin à 1 h 30 de l’après-midi il n’y avait même pas de chaise.
Là j’ai donné une adresse tout en leur disant que je ne pouvais pas entrer, car c’était chez un copain et qu’il n’était pas là. Les gendarmes qui m’ont accompagné m’ont demandé de défoncer la porte. Je leur dis de le faire eux-mêmes. Finalement ils ne l’ont pas fait et ils m’ont demandé de revenir le lendemain matin avec mes papiers.
Après leur départ je suis entré dans la maison pour tranquillement me faire à manger, mais ils sont revenus une demie heure plus tard ! Je me suis caché silencieusement et je n’ai pas répondu à la porte. Ils ont demandé à mon voisin s’il me connaissait et il a répondu qu’il ne m’avait jamais vu avant. Eux ont dit : « sacrés Haïtiens, ils sont vraiment malins ! » Je ne me suis jamais présenté à la police.

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