Prix de la Guyane : une spirale d’endettement

dettes_DAP_TemperaLes émigrants ne sont pas recrutés parmi les plus défavorisés des Haïtiens, il faut qu’ils aient les moyens de payer les frais du voyage. Quelques uns ont pu se rendre en Guyane à leur frais mais la plupart se sont endettés ou ont contracté des dettes importantes pour trouver les moyens de faire le voyage.
L’exemple suivant montre comment un travailleur agricole arrivait à compléter ses revenus par une activité secondaire, en travaillant pour la H.A.M.C.O. (Haytian American Meat Company) qui avait un « bail » avec l’État pour faire de l’élevage sur des terres gouvernementales.
*Il avait une combine, il travaillait sur les terres de l’État pour la Hamco, il en profitait pour faire de l’élevage pour lui-même. Il pouvait les vendre plus cher le kilo car il était un employé. Il achetait des bêtes à des paysans des mornes au prix ordinaire de la Hamco et ensuite, il les engraissait pour les revendre ensuite à la Hamco avec un prix préférentiel.
Cet autre cas illustre la situation d’un individu de niveau socio-économique moyen et qui possédait des qualifications particulières de « maître de chantier »
*Homme de la Colline, son père était planteur de café en gros, il plantait aussi des cocotiers, il possédait 10 hectares , …son père et sa mère meurent presqu’en même temps. Il prend le métier de la construction comme apprenti, pas dans une école et après six mois, il devient maître de chantier. Il possédait 6 années d’expérience dans la construction avant de partir.
Malgré cela, rares sont ceux qui ne se sont pas endettés
⦁ *Tu vois ce sont les « agences » qui te disent :  » Les Antilles, ça c’est bon ! « . Elles te disent qu’en arrivant là tu n’auras aucun problème. Alors si tu n’as pas assez d’argent tu empruntes, tu « escomptes« , tu vends pour pouvoir partir
.
⦁ *Je voyais des gens revenir de l’étranger et je constatais qu’ils paraissaient mieux. J’ai alors décidé de partir. J’avais déjà prêté de l’argent à un ami qui voulait venir en Guyane, un $300 pour son voyage. J’ai donc acheté un billet d’avion pour St-Martin en 78′ pour aller rejoindre mon frère. Je suis resté là 17 jours, mais ça ne m’intéressait pas, car c’était trop compliqué de trouver du travail à chaque jour. Les emplois disponibles aussi ne correspondaient pas à ce que je voulais faire. Il y avait aussi la police qui était très drastique dans les arrestations. Ils étaient bien organisés et le risque était trop grand. J’ai donc acheté un billet d’avion pour Cayenne. En tout et pour tout le voyage m’a coûté $800 et j’avais 1,000 $ d’argent de poche. C’était mon argent propre, car je n’ai pas emprunté pour partir.
Pour les autres, les dettes atteignent des proportions importantes à cause des intérêts de 100% sur les prêts. Certains réussissent à rembourser alors que d’autres ne réussissent pas à le faire.
⦁ *Je ne me sens pas tellement bien en Guyane, mais il faut que je reste, car je dois de l’argent que j’ai emprunté pour partir. Il faut se résigner à rester pour pouvoir rembourser. J’ai dépensé $1,300 pour venir ici, maintenant il faut rembourser $2,600. J’ai presque fini de rembourser, car il ne me reste que $500 à rembourser. Je me débrouille assez bien. Ils me complimentent même, car il y en plusieurs qui sont parti depuis 3-4 ans et qui n’ont pas encore fini de rembourser leur dette.
Le coût du passage en avion se situe autour de 4 ,600 (gourdes ou 920 $ et il faut que l’immigrant laisse une caution de 4,500 F pour entrer légalement dans le pays.
*Mon père m’a donné l’argent pour partir. Son argent il l’a eu avec son travail. C’est beaucoup d’argent pour venir en Guyane. C’est mon oncle qui était en Guyane qui m’a envoyé 4,500F par l’intermédiaire de ma marraine pour payer ma caution à Rochambeau. Comme ça mon père n’a pas eu à vendre toutes ses affaires.

Escompter : Endettement et Arnaques

Les profiteurs de toutes sortes s’arrangent pour obtenir frauduleusement une part des argents investis pour émigrer.
⦁ A l’époque, en 1978, il y avait deux moyens pour se rendre en Guyane. Soit, Port-au-Prince/ Martinique/Rochambeau ou soit par le Surinam. Le Surinam coûtait beaucoup moins cher. Pour arriver par Rochambeau, il fallait déposer $500- 700, alors que par le Surinam c’était beaucoup moins cher. C’est ainsi que j’ai contacté un camarade que je connaissais bien qui par la suite m’a couillonné. Il a monté sur moi, il a fait un business sur moi.
Il m’a dit que comme il connaissait Cayenne, il m’arrangeait ça pour $1,000. Il m’a dit qu’il m’avançait $200 et qu’il fallait que je trouve les $800 manquant pour que tout s’arrange. Étant donné que je ne connaissais pas le prix du trajet, je me suis fié à lui. J’ai fait beaucoup d’effort pour trouver l’argent. J’ai emprunté par moi-même ce que je pouvais, le reste ce sont mes parents (‘fami’) qui les ont trouvé. Je lui ai amené les $800 le plus vite possible. Le gars a mis au moins $100 dans ses poches, car le voyage tout compris, ne peux coûter plus que $700. En plus, il me réclame les 200 qu’il m’avait prêtés! Voilà ce qu’il a fait. Il a acheté un billet $332, plus un autre petit billet de $76. Le passeport coûte $62. Tu vois tout ça ne mène même pas à $600 ! En plus, je lui avais donné $200 pour qu’il les change en argent du Surinam et en francs. Le jour de mon départ, il m’a amené l’argent, mais après calcul ça ne faisait que $80! Je n’ai rien dit. Dieu m’a donné la chance d’arriver enfin au Surinam avec mes $80 en poche.
J’avais $200 en poche et le gars de l’agence m’a dit que ce n’était pas bon, car l’argent en franc était plus fort que le dollar. Il a pris mon argent et m’a remis 500F. (rires)
⦁ Il y a beaucoup d’Haïtiens ici qui ont escompté de l’argent et qui n’ont jamais remboursé. Ce n’est pas leur faute, car il y en a qui ont des problèmes.
⦁ Il y en a qui ne veulent pas payer, mais il y en a qui ont des problèmes, car ils ne trouvent pas de travail. Il y en a aussi qui doivent donner des papiers de terre en garantie. Il y en a beaucoup qui perdent la terre de leur parent comme ça, car ils ne remboursent pas. Il faut signer un papier chez le notaire et il y a aussi une date limite pour remettre l’argent. Si tu perds la terre, tu perds aussi tout le travail qui a été mis dessus, la récolte et les travaux, les arbres fruitiers. Tu perds beaucoup.

Escompter : emprunts contre propriété de terres

⦁ La plupart des gens qui partent doivent ‘escompter’ l’argent, ils laissent des papiers de terre. Et quand tu escomptes, c’est 100% ! Ce qui fait que l’on ne peut retourner tout de suite, c’est que l’on ne peut pas rembourser tout de suite d’un seul coup. C’est sur 2, 3 ans qu’il faut rembourser. Pour emprunter, il faut des garanties sans ça ils ne te prêtent pas. Il faut des papiers de terre ou encore des papiers de maison. Il y a beaucoup de gens qui perdent leur terrain dans des affaires comme ça. Avec des petits boulots de 100-120 F par ci par là, où peut-on trouver l’argent pour le changer en dollars et l’envoyer en Haïti ?
Il faut manger ici, payer l’eau, payer l’électricité et payer toutes nos dettes. Comment faire ? On prend beaucoup de coup de barre!
⦁ Quand je suis allé dernièrement en Haïti, il fallait que je lui rapporte le reste de l’argent sinon il gardait la terre.
⦁ Quand tu pars, il te faut $1000 et mes parents étant des malheureux, il a fallu que j’escompte pour $1000.
⦁ « L’argent que j’ai emprunté pour partir ($1000 pour rembourser $ 2000 ), c’est dans les mains de plusieurs personnes que je l’ai emprunté. »
Moi, quand je suis parti en 80, il y avait un gros ‘habitant de la Colline à qui j’ai emprunté $400 et à qui j’ai donné en garantie des papiers de terre. J’ai donc fait ma demande de visa pour la Guyane et je devais déposer $400 pour venir ici, pour me faire piloter au Surinam. Celui qui m’a amené ici devait me remettre ce qui resterait. Je n’ai jamais rien reçu, car le gars a tout dépensé. Je suis arrivé ici avec rien, mes jambes et mes mains seulement. Il m’a tout pris, mes papiers, mon billet de retour et en plus, il m’a demandé $1,000 F pour le payer ! Je me suis plains et j’ai pu récupérer mon passeport. C’est comme ça que j’ai connu la misère, une misère que je n’avais jamais connu en Haïti même en faisant du charbon ! J’ai en plus été malade pendant sept Jours et je ne connaissais personne pour s’occuper de moi. J’étais vraiment rendu à zéro. La vraie misère!
Le cas de cet individu est probablement l’exception qui confirme la règle ! En effet, rares sont ceux qui ont fait état du remboursement total de leur dettes.
Mes affaires allaient tellement bien que lorsque mon frère est allé en Haïti j’ai pu lui rembourser tout ce que je lui devais et même plus je lui demande de me placer un peu d’argent en Haïti. Il refuse que je le rembourse, car il dit que l’argent qu’il m’a donné était un cadeau Je lui demande donc de le distribuer dans la famille.

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